Milli mála - 01.01.2013, Side 268
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synonymes dans la langue des marins au xiie siècle13. Même si tous
ces mots proviennent de la langue courante, leur fonctionnement
par analogie n’était pas forcément accessible à des non-spécialistes
et seule une bonne connaissance du contexte en permettait la com-
préhension. On songe au verbe rider qui signifie à l’origine ‘galoper’
et qui, appliqué à un navire, a pris le sens particulier de ‘voguer,
louvoyer’. Nul doute que ces extensions sémantiques ont été créées
par des marins. Mais la formation d’un vocabulaire de spécialité ne
s’effectue pas seulement par analogie sémantique, elle passe aussi
par de véritables créations lexicales. Si l’on accepte la proposition
étymologique de Pierre Guiraud, le terme de marine ralingue (va-
riantes realingue et relingue attestées dans Wace) a été formé à partir
du substantif d’ancien français eslingue, au sens de ‘cordage’, car
« ralinguer une voile, c’est proprement la border d’une élin-
gue » (DHF)14. Ces phénomènes d’analogie sémantique et de déri-
vation lexicale ne cesseront de s’amplifier au cours des siècles sui-
vants pour combler les lacunes du vocabulaire nautique régulière-
ment confronté aux changements techniques. Ils montrent qu’au
xiie siècle la langue des marins était déjà capable d’innovations et
qu’elle ne fonctionnait pas seulement à partir de ses héritages éty-
mologiques.
Dans bien des cas, cependant, nous avons à faire non seulement
à un vocabulaire purement technique mais aussi ancien, ce qui ne
rend pas aisée la lecture des textes que nous présentons. Il faut sa-
voir que sur les 27 termes techniques se rapportant au gréement
inventoriés dans les textes d’ancien normand du xiie siècle, seule
une douzaine a traversé les âges et continue d’être employée de nos
jours par les marins (agrès, bouline, bras, écoute, étai, hauban, hune, lof,
ris, itague, guindeau, ralingue, vergue), les autres ayant disparu après le
13 La forme moderne vergue a sans douté été empruntée, par l’intermédiaire des marins, au dialecte
normand qui a conservé la prononciation latine du [g] (TLFi). La synonymie est un phénomène
assez courant dans la terminologie maritime, même quand deux termes sont issus d’un fond com-
mun ; pour d’autres exemples voir le très complet Nouveau glossaire nautique d’Augustin Jal
(NGN).
14 Face à l’étymologique scandinave *rár-lík, ‘bordure (lík) de vergue (rár)’, généralement proposée
par les dictionnaires, qui n’a aucun sens d’un point de vue technique, l’hypothèse de Pierre Guiraud
a l’avantage de concilier morphologie (la proposition scandinave ne tient pas compte des formes
médiévales raelingue et relingue), phonétique (nasalisation du i et assourdissement du k non justifiés
dans le cas d’un étymon scandinave) et sémantique (il faut supposer un minimum de logique
sémantique entre un étymon et son produit).
DES TEXTES DE MARINE EN DIALECTE NORMAND DU XII e SIèCLE